Perte de repères
Annick de Souzenelle dénonce la fracture entre le monde politique et la connaissance spirituelle, et appelle chacun à se « verticaliser » pour participer à la mutation profonde de notre civilisation.
Dans cet entretien filmé par Igor Ochmiansky, Annick de Souzenelle, grande figure de la spiritualité chrétienne nourrie par la tradition hébraïque, partage sa lecture de la crise contemporaine. Interrogée par Suzanne Renardat sur fond d’élections présidentielles, elle déploie une réflexion puissante sur la perte de sens de nos sociétés et sur le chemin intérieur comme seule issue véritable.
Les idées clés
La fracture entre politique et connaissance du réel — Annick de Souzenelle affirme que les dirigeants politiques sont dans une « illusion totale » car ils ignorent les dimensions profondes du réel. Derrière notre réalité immédiate existent des niveaux plus subtils, portés par les grandes traditions du monde, et gouverner sans les connaître conduit inévitablement à la catastrophe.
La fin d’un temps, pas la fin des temps — Nous vivons selon elle l’expiration d’un monde coupé de tout sens profond. Une mutation est en cours, comparable à celle décrite dans les textes bibliques. Un monde nouveau se prépare dans le silence, à travers des solidarités inédites et de petites innovations porteuses de sens.
Se verticaliser — Reprenant l’injonction du Christ dans les Évangiles — « Debout ! » —, Souzenelle appelle l’humanité à sortir des rapports de force horizontaux pour se « verticaliser ». Il ne s’agit pas d’une réforme institutionnelle mais d’un redressement intérieur, un passage du monde animal au monde proprement humain, c’est-à-dire divin.
Le divin est en nous, pas dans l’État-providence — Souzenelle dénonce la tentation de tout attendre de l’État, qu’elle compare à une mère qui subvient indéfiniment aux besoins de ses enfants. La véritable assurance est intérieure. Elle témoigne de sa propre expérience : partie de rien, elle a obéi à la loi « Cherchez le royaume, le reste vous sera donné par surcroît », et tout lui a été donné.
Travailler avec les physiciens plutôt qu’avec les théologiens — Souzenelle confie que ses interlocuteurs les plus féconds aujourd’hui ne sont pas les théologiens, restés selon elle attachés à un Dieu extérieur dont Nietzsche a pu dire qu’il était mort, mais les physiciens, qui découvrent le divin par la voie extérieure et rejoignent ainsi l’intuition des mystiques.
Citations
« Le Christ dit dans les Évangiles : vous êtes des Élohims, vous êtes des dieux. Oui, mais devenez-le ! Devenez-le ! Cela ne se fait pas tout seul, c’est justement cette conquête de l’invisible. »
« Nous avons vraiment à nous prendre en charge. Mais cela implique justement de faire confiance à ces autres lois, connaître cet autre monde qui est à l’intérieur de nous. Nous portons ce réel à l’intérieur de nous. »
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !
Ressources connexes
Dieu est pauvre
Marc Donzé, spécialiste de Maurice Zundel, explore la pauvreté selon le théologien suisse : un Dieu qui est pur don, la dignité comme espace de sécurité, et l'esprit de pauvreté comme vocation universelle.
Du superficiel au spirituel
Les Pères Pascal Ide et Julien Guérin proposent des clés concrètes pour sortir de la mondanité, oser la vulnérabilité et devenir des artisans de paix en déployant ses talents au service de Dieu.
Le sens du travail et mon appel personnel
Table ronde des Assises EDC 2024 entre Caroline Bauer, Pierre-Yves Gomez et Fabrice Hadjadj : pourquoi le travail porte du sens par nature, comment la crise actuelle révèle un désenchantement plus profond, et ce que la foi chrétienne offre comme ressort d'enthousiasme collectif.
La Joie
Un livre qui explore la joie profonde et le travail comme liturgie, sacrifice agréable à Dieu, dans la lignée de la tradition monastique orientale.