Le sens du travail et mon appel personnel
Table ronde des Assises EDC 2024 entre Caroline Bauer, Pierre-Yves Gomez et Fabrice Hadjadj : pourquoi le travail porte du sens par nature, comment la crise actuelle révèle un désenchantement plus profond, et ce que la foi chrétienne offre comme ressort d'enthousiasme collectif.
Lors des Assises EDC 2024 à Bordeaux, une théologienne, un économiste et un philosophe croisent leurs regards sur la question qui travaille tant les actifs français : quel sens donner à notre travail ? Au-delà du diagnostic sur le désenchantement, cette table ronde propose un véritable parcours de pensée — anthropologique, biblique et philosophique — pour retrouver l’enthousiasme au coeur de l’activité professionnelle.
Les idées clés
Le travail a du sens par définition — Pierre-Yves Gomez pose un cadre décisif : pour qu’il y ait travail, il faut production utile à autrui, dépense d’énergie et possibilité de ne pas travailler. Le travail est donc structurellement porteur de sens. La vraie question n’est pas “le travail a-t-il un sens ?” mais “pourquoi ne partageons-nous plus le même sens du travail ?”.
Le travail biblique est un partenariat avec Dieu — Caroline Bauer relit Genèse 2 pour montrer que la création s’opère par une alternance entre le travail de Dieu et celui de l’homme, comme un ballon de rugby qui se passe de main en main. Mais ce partenariat créateur contient aussi, dès le départ, la vulnérabilité, le manque et le risque de transgression. Le travail est dialectique par nature : il est à la fois puissance créatrice et épreuve.
Enchanter le travail, ce n’est pas supprimer la peine — Fabrice Hadjadj distingue deux figures tirées de Walt Disney. L’apprenti sorcier cherche à automatiser le travail pour s’épargner toute pénibilité : l’enchantement tourne au désastre. Blanche-Neige, elle, chante en travaillant et fédère autour d’elle toute une communauté. L’enchantement véritable naît du rythme collectif, du chant partagé, et non de l’élimination de l’effort.
L’entreprise ne doit pas devenir une emprise — Hadjadj met en garde : demander à l’entreprise d’être le lieu unique d’épanouissement, c’est risquer de la transformer en emprise. Le travail s’insère dans un écosystème plus vaste — famille, quartier, paroisse. On peut supporter un travail pénible s’il sert quelque chose qui le dépasse. L’entreprise doit rester un lieu de production où l’on voit le fruit de son ouvrage, pas un substitut de la fête ou de la vie spirituelle.
La crise du sens est une crise du collectif — Pour Gomez, le désengagement contemporain est une forme de grève individualiste : absentéisme, retrait silencieux, brownout. Ce qui manque, ce n’est pas le bien-être individuel, mais le sublime partagé, le sentiment de bâtir ensemble quelque chose de grand. Citant Saint-Exupéry, il rappelle qu’être responsable, c’est se réjouir de la victoire que remportent les camarades.
Fructifier plutôt que s’épanouir — Hadjadj opère une distinction éclairante : le premier commandement biblique n’est pas “épanouissez-vous” mais “soyez féconds”. L’épanouissement reste centré sur soi ; la fructification suppose de donner son fruit à un autre. Le sens chrétien du travail réside dans cette fécondité adressée au pluriel, ancrée dans l’espérance théologale plutôt que dans les utopies mondaines.
La fragmentation de l’attention, racine cachée du désengagement — Au-delà de l’individualisme, Hadjadj pointe un phénomène plus profond : les smartphones et les réseaux sociaux brisent la capacité d’attention. Il n’y a même plus d’individus capables de résister — nous sommes devenus des “dividus”, dispersés et déréalisés. Sans reconquête de l’attention, aucun engagement durable n’est possible, ni au travail ni ailleurs.
Les chrétiens ont un avantage concurrentiel inexploité — Gomez lance un appel vibrant : le récit écologique — cultiver et garder le jardin — est au coeur de la tradition chrétienne depuis la Genèse. Les entrepreneurs chrétiens disposent d’un discours qui peut enthousiasmer les jeunes générations en quête de sens, à condition de le porter avec conviction et de proposer un projet collectif qui dépasse la seule performance économique.
Citations
« Être responsable, c’est se réjouir de la victoire que remportent les camarades. Quand on commence à se réjouir de la victoire des autres dans notre communauté, alors je crois qu’on a vraiment réenthousiasmé notre être ensemble dans le travail. »
« Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme. Nous avons des choses à dire, à faire, pour refaire de l’entreprise un lieu enthousiasmant parce qu’on participe à quelque chose de plus grand. »
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !
Ressources connexes
Comment être un chrétien heureux et fécond au travail ?
Jacques de Scorraille, fondateur d'Ecclesia RH, explore comment un chrétien peut trouver le bonheur au travail en s'enracinant en Dieu, en cultivant l'unité de vie et en portant du fruit par ses compétences, ses relations et ses valeurs.
L'entreprise, the place to be pour rendre ce monde meilleur ?
Luigino Bruni, économiste spécialiste de l'économie civile, retrace 2000 ans de tension entre l'Église et les entrepreneurs, et propose de redécouvrir l'entreprise et le marché comme le plus grand réseau coopératif de l'histoire humaine.
Pourquoi je vais travailler
Pierre-Yves Gomez explique pourquoi le travail concret des personnes est le vrai cœur de l'économie, et invite chacun à discerner sa vocation professionnelle comme un choix de vie décisif.
Laborem Exercens
L'encyclique fondatrice sur le travail humain. Jean-Paul II y développe une théologie du travail enracinée dans la dignité de la personne.