Quand l'IA saura tout faire, à quoi vais-je servir ?
La philosophe Mazarine Pingeot explore ce que l'IA générative fait à notre humanité : du brouillage du langage et de l'altérité à la perte du réel commun, elle montre pourquoi la vulnérabilité, la question et l'expérience vécue restent inappropriables par la machine.
Mazarine Pingeot, philosophe, écrivaine et professeure agrégée, est invitée sur le plateau des Lueurs pour une conversation exigeante autour de son essai Inappropriable — ce que l’IA fait à l’humain (éditions Climat). Pendant près d’une heure, elle explore avec lucidité les bouleversements que l’intelligence artificielle générative impose à notre rapport au langage, à l’altérité, à la vérité et à la quête de sens.
Les idées clés
Le langage ne distingue plus l’homme de la machine — Depuis que l’IA générative produit un langage original et intelligible, le critère cartésien qui permettait de reconnaître l’humanité de l’autre par la parole ne fonctionne plus. La machine ne pense pas, mais elle produit de la pensée. Dès lors, une question vertigineuse surgit : comment savoir que l’autre est un être humain et non une machine ? Cette confusion touche à la racine même de nos relations, de la confiance à la possibilité de tomber amoureux.
Un monde qui se déconnecte du réel — Le langage de l’IA ne relève ni du vrai ni du faux : c’est du code converti en mots, sans lien avec la réalité. En s’appuyant sur Hannah Arendt et la logique des idéologies totalitaires, Pingeot montre que l’IA générative, couplée aux réseaux sociaux, fragmente l’humanité en communautés qui ne partagent plus aucun réel commun. Sans ce minimum de réalité partagée, c’est la possibilité même de l’empathie et du vivre-ensemble qui disparaît.
La vulnérabilité comme lieu de notre humanité — Face à la puissance totalisante de l’IA, Pingeot identifie ce qui lui échappe structurellement : la brèche, le manque, la vulnérabilité. La machine a réponse à tout, mais elle ne peut ni douter, ni souffrir, ni être touchée par le réel. C’est dans cette fragilité que naît la vraie question — celle qui n’a pas de réponse, celle qui empêche de dormir à deux heures du matin — et c’est elle qui fait la saveur d’une vie humaine.
La question comme pouvoir proprement humain — L’IA répond, mais c’est nous qui questionnons. Or la vraie question, au sens philosophique, n’est pas une demande d’information : c’est une ouverture sur du vide, une brèche dans le plein du réel. La machine ne peut pas produire cela, car elle ne travaille qu’à partir de données déjà existantes. Il n’y a pas d’algorithme de la brèche.
Deux parades face à la domination technologique — Pingeot refuse le fatalisme. La première parade est politique et collective : réguler l’IA, remettre du commun, mener le combat démocratique face aux grandes firmes technologiques. La seconde est intérieure et individuelle : accepter l’inquiétude existentielle au lieu de la calmer par le divertissement, se confronter aux questions difficiles, réinvestir l’expérience authentique et vécue.
Citations
« Le cours de l’expérience a baissé. […] Ce qui est formidable à reconquérir, c’est justement la possibilité de l’expérience. La présence à soi, la présence à l’autre, ça passe quand même par une présence à un moment donné. »
« La question se pose à partir de la vulnérabilité de l’être humain et pas à partir de sa puissance. »
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